L'été indien

Publié le par Dantris

 


 

 

Ce matin-là, comme tous les mardis, Sandrine se rendit sur son lieu de travail avec un peu d’avance :

- Encore une journée ordinaire, pensa-t-elle en poussant la grille du collège, disposée à accomplir sa journée, avec le sourire régulier que ses collègues aiment lui voir arborer.

- Bonjour Mademoiselle, lui dit en l'accueillant le chef d'établissement, vous êtes en beauté, comme d'habitude.

Elle n'était pas tout à fait dégagée de cette douce humeur de sortie de couette, le corps tiède encore. Gentiment, avec une note étouffée d'instrument à vent timide, elle lui rendit un discret "merci". Dans la cour, les enfants n'imaginaient pas encore notre venue, ils jouaient, plaisantaient, sans envisager un instant la pièce qui allait se jouer ici, dans le paisible collège du bourg.

Après avoir fait un rapide tour des bureaux attenants au sien, Sandrine se servit un café, avec un sucre, histoire de changer. Ce matin, allez savoir pourquoi, elle avait envie de sucre.

De mon côté, je faisais connaissance avec quatre futurs collègues. Fanny, à la place du mort et Stéphanie, au volant, conduisant une 205 blanche qui malgré sa collection de vignettes gardait une tenue de route correcte. A l'arrière, Magali et Pascale m’encadraient. Comme nous étions un peu serrés, je faisais tout pour ne pas offrir mon haleine à mes gentilles camarades : en effet, hier soir, j'avais bu plus que de raison. Une demi-heure aura été nécessaire pour que nous trouvions le chemin de l'établissement. Nous étions attendus à 8H00 par le principal, finalement on arrivait en avance de cinq minutes. Amandine et Audrey, les deux autres filles qui faisaient partie du stage  étaient déjà là. Disposé à répondre aux aimables présentations, je pris d’abord plaisir à regarder les seins d'Audrey. Ils étaient fermes et tendus comme un fil sans linge, provoquant l'espace dans leurs dimensions canoniques. Lorsque Audrey me dit "bonjour", j'entendis plutôt "veux-tu un peu de tendresse ?". Je fixai le ciel clair une seconde, puis, contraint de reconnaître que le monde était vraiment merveilleux, je conclus pour moi-même que j’étais encore un enfant.

Nous entrâmes finalement dans le collège et le principal adjoint nous reçut. Type aimable, très élancé, trop. On craignait de le briser en lui serrant la main. Un gars encravaté, sec, mais qui avait la physionomie idéale pour planquer un flingue derrière lui. Le genre d’homme capable, par sa dextérité, de vous sortir un Beretta ni une ni deux de sa chaussette haute tel le lapin du chapeau. Un mec suspect en fait, aimable mais suspect, un visage d'acteur. Conduits dans la salle de réunion, nous remarquâmes que l'administration avait fait installer pour nous du café et des galettes au beurre.

Le chef d'établissement arriva, la porte se referma et commença alors un long et lent discours sur l’éducation nationale, la mission qui nous attendait, nous, futurs enseignants, éducateurs de demain, responsables de la nécessaire réforme de notre vieux mammouth...et ça n’en finissait plus. J’eus, avant de sombrer, une pensée amicale pour Claude. Vingt minutes passèrent. La sonnerie fit son service et les enfants se rangèrent dans la cour en attendant que les profs viennent les chercher. Sandrine les regardait, attendrie, derrière la vitre de la Vie Scolaire. Elle aussi était passée par là, elle était en train de s'en souvenir. Enfin, c’était révolu et maintenant, passée de l'autre côté, elle s'occupait de leurs petites douleurs, écoutait leurs angoisses, pesait leurs colères, prenait la patience de creuser certaines réflexions qui paraissent anodines ; elle les observait, les attendait, les suivait avec passion parce qu'elle aimait son travail et se sentait utile à leur rendre la vie plus facile. Assistante d'éducation en attendant d'être prof à son tour, c'était un bon moyen de ne pas perdre son temps, et d'apprendre patiemment à comprendre les élèves, à se demander si vraiment elle était prête pour eux.

Sorti de la petite conférence, le nez hors les murs, mon estomac me rappela qu'un morceau de cake au fruit et un grand verre de lait au chocolat seraient les bienvenus, histoire de plâtrer définitivement le gouffre bavard de mon ventre. Efficace, mon esprit le corrigea et lui rappela gentiment que là, à cette heure il serait difficile d’être satisfait. Alors, instruit mais affamé je suivis mes collègues qui filaient eux-mêmes l'adjoint. En route pour une petite visite des différents services : direction la Vie Scolaire. Après dix-huit marches, on se retrouva, au rez-de-chaussée. La distance de huit enjambées effectuée, on se plaça ensuite les uns derrière les autres en attente de franchir l'embrasure étroite quoique très encombrée de la Vie Scolaire. Bon dernier, je planais, en envisageant de filer à l'anglaise aux toilettes pour observer mes yeux, j'avais le sentiment qu'ils étaient voilés par une gaze étrange, en même temps j’aurais voulu en profiter pour boire un peu d'eau. Mes collègues avançaient au compte goutte, des élèves nous passaient devant, se bousculaient entre eux. L’occasion était là : je filais. Dans la glace, mon reflet confirma ma sensation. J’avais en effet le teint un peu plus clair que d'ordinaire. Quant à mes yeux, disons qu’une irritation tenace zébrait leur globe de minuscules éclairs rouges. Autre chose, que j’avais ignoré jusqu’alors : ma coiffure en disait long sur ma nuit passée ! Mes cheveux, fougueux chevaux du crâne, révélaient dans leurs entrelacs les difficultés successives de mon dernier sommeil. En sortant des toilettes, je remarquais que le couloir était vide. Les autres stagiaires avaient fini par tous rentrer dans le bureau. J'entendais derrière la porte leur voix et celle de la CPE qui commentait les rouages de son service. J'avançais tranquillement, prêt à saisir la poignée de l’entrée. Avant de pénétrer complètement dans la pièce, je notais une autre voix, singulière, se poser dans l'air ambiant. J'envisageai : jeune femme, moins de trente ans, assise, doigts assez fins, ongles plutôt longs et entretenus, cheveux détachés, jean moulant, lèvres sans rouge à lèvres, pieds croisés. J'entrai, sans vraiment la regarder. Je la devinai au téléphone. L'ombre de mon entrée, je le sentis, lui fit lever les yeux. À mon tour, je levai les miens.

 

 

À ce moment précis, on se retrouva face à face : notre premier tête-à-tête.

Elle s’appelait Sandrine. Aussitôt je fus ému et me permis de croire qu'elle aussi, peut-être, l’était un peu. Du moins masquait-elle difficilement une espèce d’étonnement. Mais quelle était le motif de cette surprise ? : les rayures acidulées de ma chemise ? ma haute taille et mon port vaguement altier ? ma calvitie naissante ? ma barbe insoumise ?...plein de questions et d'incertitudes m'assaillirent aussitôt telle une armée de fourmis sur un sucre. Ça tombait bien, car j'étais à la voir, sans musique ni chandelle, en train de fondre. Ses cheveux noirs étaient tenus par un bandeau safran et ils retombaient derrière ses épaules comme une jolie cascade de fils de nuit. Inutile de vous parler trop longtemps de son visage qui rapidement me plut. J'aurais voulu qu'il n'y ait vite plus personne autour de nous, ni les stagiaires en attente de ma respiration, ni la CPE intriguée par mon immobilisme, ni ses collègues, qui les mains plongées dans des dossiers suspendaient leur élan de crainte que je ne me précipite par-dessus le bureau.

- Rassurez-vous, je ne manque jamais de tenu, aurais-je pu leur lancer.

Mais il me fallut revenir rapidement à une autre occupation, à la réalité de mon stage et donc à ceux qui, à quelques mètres, comptaient les secondes auxquelles étrangement j'étais en train d'échapper. Tout juste mitraillé par une belle Cheyenne aux grands yeux, je devins à mon tour indien et jouai d'une ruse Sioux : je me fis discret comme je pus, pris un air rêveur pour faire croire à l'habitude chez moi d'un comportement distrait. Plutôt cow-boy, elle, la CPE, à l'instant même de ma réinsertion posa une attention toute particulière sur moi. Elle me glaça. La question s’imposa  à mon esprit d’Apache en danger : est-elle armée ?

La matinée se termina platement sur des apprentissages qui servent autant à jardiner qu'à faire chauffer du lait, je n'avais rien appris et il ne me tardait qu'une seule chose : revoir mon indienne dans un tipi en catimini.

Le temps du déjeuner, mon corps et mon esprit voguaient ailleurs. Non ! je ne tenais pas compagnie à l'alignement parallèle de fonctionnaires en train de mastiquer deux euros trente de cuisine scolaire. Non ! les discussions sur le comment organiser une séquence de façon pertinente et utile dans le cadre de la pédagogie différenciée ne parvenaient à capter mon attention.

Bien sûr, je pensais à Sandrine et pensais qu'elle pensait à moi, je pensais à nous deux, à ici, à ce hasard, à l'opportunisme qu'il me faudrait avoir, à la chance sur X qu'elle soit demain celle qui m'embrassera dans le cou, à la probabilité de gagner au loto et de battre le même jour Kasparov aux échecs. J'avais dans la tête autant de délires que de fumée : Peau-Rouge extatique, Bison-bouillonnant, j'acceptais avec délice d'être agité par ma folie et de ne pas arriver ce jour à déjeuner en paix.

Alors, petit prince de ma grande condition amoureuse je planais à des milliers de kilomètres de la table en formica sur laquelle j'avais posé mon plateau repas (dinde aux champignons-pâtes-gruyérées-salade-en-trois-feuilles-kiri-pomme-verte). Les profs alentour ne représentaient que des ombres muettes, à peine en mouvement, des silhouettes irrégulières d'arbres dans un décor naturel, juste balancées docilement au gré d'un vent prudent, tandis que la pièce se changeait pour un paysage immense et ensoleillé. Des animaux sauvages laissaient échapper le bruit de leur course et à travers le murmure de ruisseaux cachés j'entendais des timides appels de mon prénom. Le terre dégageait sa vapeur et se réchauffait. Le vent tiède des grands espaces soufflait sa fine poussière le long de mes reins tandis que je recherchais ma bien aimée, à cheval sur un pur sang blanc.

De mémoire, c'est quand le principal du collège est venu se mettre en face de moi que le monde d'ici-bas, en une aspiration fulgurante, me décrocha du plafond. Mon aventure s’arrêta nette. Ma bulle se creva, j'eus du rêve plein la bouche. Entre lui et moi, M. Le Roy posa son verre de lait et commença à remuer au ralenti ses lèvres. Avec un peu de flair, on les sent venir les discours écrasants pré-digestif. J'avais du nez, mais trop peu d'audace. Ainsi, un quart d’heure durant, je fus pris au piège par la marée discursive de ses propos sur ton monocorde. C'est là que j'eus le syndrome de Gepetto : la sensation d'être littéralement avalé par un monologue-baleine. Dans les griffes molles de ce chef d'établissement-vieille-France j'avais encore plus envie de jeunesse, de cambrure et de fesses rebondies.

Le gong de la reprise des cours légitima mon extraction des gencives lactées du mammifère-roi ; sauvé des eaux, du lait et du cétacé, j'accourus vers la cour avec l'espoir d’apercevoir Sandrine. Aidait-elle les élèves à se ranger ?  remettait-elle discrètement sous son bandeau une mèche prise au vent ? Niet ! mon indienne était partie et je savais que les deux heures de cours à venir se passeraient donc sans pouvoir exploiter un souvenir récent de son joli visage. Toxicomane, le manque m'amena vite à ne plus tenir en place, je m’agaçai, les secondes devinrent interminables. Je tournai sur moi-même, abandonné dans un monde fou : j'avais envie de claques sur des joues, de cris aux oreilles, de fraises Tagada et de pleurer très fort. Je ne pouvais pas rester ici sans elle ! Rien n’avait de sens ni d’intérêt pour moi. Les présences disparurent, tout autour se changea en un grand canyon effrayant et creux. Au fond de la salle de classe, la mine grave, je demeurais prostré, feignant de prendre des notes et de réfléchir très fort à mon futur métier. Un mur invisible me protégeait des enfants, rien ne pouvait m’atteindre, aucun son, aucune lumière. Je ne savais pas même si le professeur avait quitté sa salle. Je me foutais de tout.

Lorsque le crissement des chaises m’avertit qu’il était quatre heures, je bondis aussitôt : l'heure de la récré pour les enfants, l’autorisation de partir pour moi. Durant les deux heures passées avec les élèves en classe, j'avais au fur et à mesure écrit le scénario impeccable de nos retrouvailles avec Sandrine, à la sortie des cours. La pièce devait offrir une nouvelle scène. J’avalai les marches, insensible aux coups des cartables vacillants.

Quelle déception ! Manquée encore une fois ! Pas de bandeau safran ni de fils de nuit. Je m'étais fait tellement bon cinéaste, avais contenu mes agacements grâce à la promesse de ce moment à venir à tel point, que l'irréversible évidence de moi-là et elle-partie me mit dans le cœur autant de déception qu'un enfant peut en avoir en ouvrant un paquet cadeau vide. Nous étions mardi. J'avais déjà appris qu'elle ne travaillait pas le mercredi. Énervé mais toujours ambitieux, je rentrai chez moi avec la ferme intention de lui parler de nous la prochaine fois. Non pas jeudi mais le dernier jour de mon stage : Vendredi ou le premier jour de l’été indien.

 

 

Publié dans Nouvelle

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