Le pari de Pascale

Publié le par Dantris

 


 

Pourquoi a-t-il fallu que ça m’arrive, à moi ? se demanda Franck en poussant pour quelques mètres encore le Vélosolex de Simon avant de le hisser, enfin, sur le trottoir. Il y avait seulement deux semaines que son frère lui avait prêté son vélomoteur et déjà la bécane faisait des caprices. Après le vol de son VTC, Franck voyait cette panne mécanique comme une seconde injustice. Tandis qu’il s’efforçait de détendre l’antivol vrillé de son VTC pour attacher le Vélosolex au lampadaire de la rue, des jurons lui échappaient, en direction du ciel, à l’adresse d’un interlocuteur inconnu.

Après avoir poussé la porte du café, Franck fit glisser nerveusement la fermeture Eclair de sa parka et se dirigea vers Jean-Pierre pour le saluer. Le patron briquait sereinement le zinc de son comptoir, une oreille attentive à l’émission radiophonique Comme on nous parle animée par Pascale Clark. La journaliste s’entretenait avec Michel Houellebecq au sujet de son dernier livre La carte et le territoire.

-Bonjour Franck.

-Salut Jean-Pierre.

-Oh, toi, ça va pas très fort, je me trompe ?

-C’est le Solex de mon frangin, le moteur vient de me lâcher.

-Au moins, il te reste encore les pédales.

-Merci pour ton réconfort.

-Je te taquine, allez, va t’installer, je t’amène ton cappuccino.

Comme tous les mardis matin Franck s’installa à l’angle de la rue piétonne du Grand-Clocher et de la rue Poissonnière, à la terrasse du café Rimbaud. Franck Edlinger aime bien s’installer ici, surtout quand vient l’automne. Il aime regarder l’allée de marronniers qui borde la voie d’en face, le changement de couleurs des écorces, la danse discrète du feuillage.

Franck quelque part cultive une âme de poète, il apprécie le silence et sait observer la nature. Depuis quelques semaines, nous sommes entrés dans la saison morte d’un point de vue commercial, les rues sont plus calmes, on entend moins de chahut devant les magasins de vêtements. Jean-Pierre ne sert la journée que des habitués, des habitants du quartier ; comme on dit les touristes sont partis.

La journée aurait pu mieux commencer songea Franck en posant son sac en cuir sur la chaise de gauche. Il se résigna calmement puis s’assit, seul à cette heure, face à la route en sens unique; par la fenêtre ouverte du café derrière lui, lui parvinrent des éclats de voix de la journaliste de France Inter. Depuis qu’il travaillait à heure fixe, Franck ne manquait jamais une émission de Pascale Clark. Son ton lui plaisait bien, elle employait toujours des jeux de mots, des expressions à double sens, ce qui rendait sa chronique vivante, drôle. Davantage encore Franck appréciait sa voix, ce timbre singulier, assez chaleureux rehaussé malgré tout de pointes aigues. Sans doute parce que la journaliste impressionnait Franck, parce que sa voix le hantait un peu, il n’avait jamais cherché des photos d’elle sur internet. La voix entretenait le mystère du visage, c’était plus beau ainsi.

Franck remercia Jean-Pierre qui lui posa sur sa table un grand cappuccino. Le patron fit demi-tour en commentant une remarque de Houellebecq au sujet du tourisme sexuel.

Franck versa une dosette et demie de sucre dans son breuvage. Le geste machinal qui lui commanda de plonger sa cuillère dans le liquide pour remuer lui fit en même temps lever les yeux.

Devant Le Rimbaud il y a un énorme dos d’âne, que tous les automobilistes insultent en levant les bras dans leur habitacle chaque fois qu’il le heurte à cause de leur célérité. La scène amuse toujours Franck ; au ralenti, sous ses yeux, il observe le mouvement absorbé de leur tête jetée en avant, leur bouche qui se déforme pour faire sortir un juron du genre « putain de ralentisseur » ou « bordel de merde ». A l’instant, la première victime vient de piler, un homme de la quarantaine dans un utilitaire flambant neuf de la marque au losange. Il porte une veste noire sur une chemise blanche sans cravate. Le véhicule a stoppé net à la naissance de la bosse du ralentisseur. Le conducteur a claqué brutalement son volant puis a passé la première. Avant qu’il ne reparte en faisant ronfler l’embrayage, Franck, attentif, a cru entendre un « quelle saloperie ce truc» mais qui ne lui était bien sûr pas destiné. Sans doute, pensa Franck, la nervosité exprimée des uns permet-elle aux autres d’amoindrir leur propre impression de stress, un peu comme avec la fatigue, la misère ou…le bonheur.

Franck travaille depuis six ans pour Arc en ciel, une entreprise spécialisée dans le nettoyage d’immeubles vitrés. Il est nettoyeur acrobatique, une sorte de technicien de haute voltige spécialiste des accès difficiles. Franck intervient dans des cas bien précis, il opère lorsque les camions à échelle de l’entreprise ne peuvent pas manoeuvrer ou n’ont pas suffisamment de recul pour dérouleur leur échelle. En fait, Franck correspond à une espèce de grimpeur urbain, ses collègues le surnomment l’araignée. Sa boîte l'envoie aujourd'hui sur un chantier à l’extérieur du centre ville, il s’agit du siège social de Yahoo! France. L’ensemble fait six étages et toute la façade sud de la bâtisse est composée de panneaux vitrés de 1,50 m x 2 m.

Au pied de l’édifice, pas d’arbres ni d’obstacles matériels, simplement rien, le vide du contre bas. Le siège de la filiale française de la société de services sur internet, agrippé à un énorme rocher de calcaire, surplombe avec majesté la ville en dessous, rayonnant de mille feux au soleil déclinant de l’après-midi et le seul moyen connu pour redorer les 108m2 de miroir poussiéreux de la firme s’appelle Franck Edlinger.

On peut pas dire que ce soit un métier qui le passionne mais Franck ne savait pas quoi faire après son bac. La conseillère d’orientation psychologue de son lycée avait manqué d’arguments le jour où elle l'avait reçu. Franck s’était mis dans la tête qu’il suivrait ce qu’on pouvait lui offrir, il était prêt à écouter les bons conseils de la dame que son professeur principal lui envoyait consulter. Mais quand Mme Colombet commença l’inventaire du catalogue Onisep, Franck décrocha aussitôt, il se perdit dans les sigles, mélangea les IUT et retenait de moins en moins d’informations au fur et à mesure de l’exposé. Mme Colombet, très en forme ce jour-là, développait, détaillait au mieux ses présentations de formations et de poursuites d’études. Elle tentait de convaincre le jeune homme de l’importance des choix à venir, arguant que « la vie ne fait pas de cadeau » et qu’il faut prendre son destin en main. La conseillère prit même Sartre à témoin, malicieusement, en martelant devant l’ado que chaque individu devait assumer la liberté de ses choix, qu’il était l’heure pour l’homme de prendre à bras le corps son destin plutôt que d’attendre que Dieu ne lui fasse des signes comme certains pré-adultes l’espéraient encore quand ils fuyaient la tâche même d’exister en se perdant frénétiquement dans des expériences narcotiques, agenouillés au pied de l’autel en porcelaine des toilettes taguées du bahut, parfois même aspergées d’urine et de mauvaises intentions.

Mme Colombet conclut sa démonstration par des comparaisons subtiles entre le parcours professionnel et l’univers gymnaste mais les figures de style échappèrent à Franck. Finalement, le lycéen avait quitté le bureau de Mme Colombet assez mollement et le dernier mot qu’il avait retenu était celui d’« acrobatique ». Le début de phrase de la conseillère avait absolument quitté sa mémoire aussi rentra-t-il chez lui avec ce seul adjectif en tête, « acrobatique ». Les parents de Franck laissèrent à leur enfant le temps de la réflexion ce qui lui permit de chercher sereinement un substantif approprié pour son adjectif. A la fin de l’été, lorsque Franck reçut par l’agence d’intérim Manpower une offre d’emploi chez Arc en ciel il accepta sans rechigner. Il était question de polissage, de glaçage, de miroir et autres brossages à rotation raisonnée. Le descriptif ne le ravit pas immédiatement mais il céda d’une part parce que l’inscription à la fac était passée puis étant donné le besoin d’argent.

Quand son employeur lui soumit la perspective d’un CDI en tant que nettoyeur-acrobatique, Franck eut une pensée pour Mme Colombet. Il signa le lendemain de la proposition et ses parents s’inclinèrent devant ce choix, somme toute prédestiné étant donné son patronyme.

Franck fit signe à Jean-Pierre pour qu’il lui serve un autre cappuccino. Il pensa à la demi-heure qui lui restait avant d'escalader les sommets du siège de Yahoo ! France. Franck se passait les étapes de l'installation:

-fixer les poulies sur le toit,

-dérouler les cordes,

-enfiler le harnais,

-passer les bouts dans les mousquetons,

-attacher dans le dos la perche télescopique,

-remplir les spray et les fixer à la ceinture,

mais, au milieu de sa check-list, il cessa l'inventaire. Un cri de frein de vélo attira son attention. Une jeune femme ralentit fermement à l'abord du dos d'âne avant de se laisser pousser par la pente douce de la ronde-bosse bitumée. De toute évidence les patins de freinage étaient usés, à l'ouïe, le caoutchouc approchait du dernier millimètre. Franck suivit du regard la silhouette de cette femme qui s'éloignait sans porter plus d'attention au vélo. A quoi bon d'aillleurs, il connaissait déjà ce vélo. Franck s'étendit au-dessus de la table, pour accompagner encore la cycliste des yeux, mais il la perdit au premier virage.

-Une décison peut-elle vraiment chenger une vie ? s'interrogea Franck à haute voix.

Pour la première fois depuis des années, il abandonna alors son cappuccino. Franck jeta la monnaie sur la table, se précipita pour détacher son Vélosolex puis l’enfourcha. Heureusement, « il y a encore les pédales » se dit-il à lui-même. Aussi vite qu’il le put, Franck s’élança sur la route, il arriva au tournant qui venait d’avaler la jeune femme. Il pédala vivement pour atteindre le bout de la nouvelle rue mais ne vit rien lorsqu'il y parvint. Il suait déjà à grosses gouttes. Personne à droite, personne à gauche. Franck crut entendre le nom de Sartre résonner dans son esprit alors il braqua son Solex à gauche et tourna machinalement la poignée dans l’intention vaine de changer de braquet. A 50 mètres, il reconnut l'imperméable rouge noir et blanc de la cycliste qu'il cherchait. Elle s'engagea dans un rond-point et prit la première sortie pour récupérer la piste cyclable. Franck déroula aussitôt, il pesa de tout son poids sur les pédales. Malheureusement, cinq voitures le ralentirent arrivé au giratoire. Franck bouillait d’impatience, l’opportunité était tellement belle qu’il ne pouvait la laisser fuir. Profitant de la pente, il gagnait du terrain, rejoignait peu à peu la cycliste. Elle quitta la voie cyclable pour récupérer la route. Un feu rouge, enfin, les réunit. Parvenu à son niveau, Franck lui sourit gentiment avant de saisir fermement le guidon de son vélo. La jeune femme, à peine surprise, se laissa conduire sur le bas côté. Facilement, Franck redressa d’une main face à lui le VTC réquisitionné.

-Vous m’excuserez madame mais il me semble bien que ce vélo est à moi, lança-t-il, indigné.

-Je le sais, répondit la voleuse en fixant Franck.

Ne s’attendant pas à cette réponse, ni à ce calme, la gêne gagna Franck qui se sentit bientôt confus, presque importun vis-à-vis de cette inconnue.

-Entre nous j’espérais que vous m’auriez remarquée depuis longtemps.

Franck cette fois-ci perdit complètement pied.

-Ça fait quatre fois en deux semaines que je passe devant vous.

-Deux semaines ?

-Mardi dernier, vous étiez à la terrasse du Rimbaud n’est-ce pas ? à la même heure qu’aujourd’hui ?

-Oui.

-Moi aussi, enfin j’y suis passé avec votre vélo, mais vous ne m’avez pas aperçue.

-Vous… ? je ne comprends pas.

-Je voulais attirer votre attention.

-Mais vous avez…

-Je vous ai suivi dans la rue, à vrai dire je flânais au hasard. Comme vous m'aviez l'air sympathique je vous ai suivi. Et puis j'ai vu votre vélo, l'antivol était attaché au guidon.

Franck se sentit d'abord envahi par une vague de honte.

-Pour être honnête avec vous, j'ai éprouvé, d'un coup, le besoin urgent de voler votre vélo, ce jour-là.

Puis d’un coup l’évidence le submergea.

-En vous suivant je me suis mise finalement très en retard. Votre vélo m'a bien servi. Mais mon intention n’était pas de garder votre VTC, pour tout vous dire…

Franck l’embrassa avant même qu’elle n’eut le temps de finir sa phrase, mais dans un élan si pressé qu’il lâcha le Solex et son VTC.

-…j’en ai déjà un, termina-t-elle.

Franck restait silencieux, il tentait de mesurer l’impact de son baiser à la coloration de celle qu’il avait reconnue à présent.

-Je m’appelle Pascale dit-elle en donnant à Franck sa carte.

Franck ne lut pas ce qui était écrit, il savait, il aurait même pu le savoir plus tôt si son vélo ne l’avait pas tant préoccupé, s’il avait écouté seulement la voix de celle qu’il avait poursuivie.

-J’aimerais bien que l’on se revoit, proposa Pascale sur le point de partir.

Franck la retint par le bras. Il consulta sa montre et reprit :

-Mais alors, vos émissions sont enregistrées ?

Pascale opina et redressa le vélo avant de l’enfourcher pour partir.

Franck resta un moment concentré sur le dos de Pascale qui s'en allait. Le logo rouge noir et blanc de France Inter imprimé sur son imperméable dansait au rythme de sa course comme une grande page internet chahutée par un virus.

Comme il était bientôt l'heure pour lui aussi de partir Franck se résigna et songea au destin, ou à quelque chose d’approchant. Il eut la vision immédiate et fantasmée de la façade sud de Yahoo! France sur laquelle s’inscrivait à présent son nom en lettres d’or.

Ce mardi matin un événement s'était produit, Franck avait éprouvé un instant de pur romantisme. Son esprit, déçu du retour à la réalité, n'en garderait pas moins un souvenir conscient. Et si, finalement, rien au monde n’était certain, fiable à 100 % ni amené à durer avec certitude : le destin de Pascale pourrait-il un jour croiser durablement le sien ?

Le doute étendait sur Franck son empire. Bien habile celui qui sait ce que deviendra demain son vélo, son avenir professionnel ou son coup de foudre. Franck repassa devant la terrasse du Rimbaud en pensant de nouveau à la phrase innocente de Jean-Pierre. Il se dit que les choix de l’homme n’étaient sans doute qu’un pur fantasme, un fou désir de pouvoir sur les choses, une occasion fugace d’avoir l’impression d’exister, parce qu'au fond il peut encore en être autrement. Franck enjamba le Vélosolex.

En tout cas, pour l’instant, il lui restait encore les pédales.

 

 

 

 

 

 

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