Les yeux dans les yeux

Publié le par Dantris


 

Pour Lucie, cela n’avait jamais fait aucun doute, Mme Sophia était la plus belle.

Rien n’était comparable à ce grand regard de chat qui cherchait à traverser l’écran, dans lequel on plongeait, inexorablement, avec ivresse et sans douleur.

Aujourd’hui à vingt-cinq ans, Lucie voit les choses autrement, c’est peut-être normal.  Pourtant, jusqu’alors, elle s’était sentie chaque fois sous l’emprise de cette force mystérieuse qui émanait des prunelles de l’actrice. Mme Sophia avait, quand elle se tournait vers le spectateur, une façon de vous appeler qui vous obligeait à céder. Comment dire, vraiment, ce que dégageaient ses longs yeux étirés ? A peine vous repéraient-ils qu’ils vous figeaient, vous envoûtaient des pieds à la tête ; si bien que Lucie en frissonnait de plaisir, d’admiration.

Elle avait quinze ans lorsqu’elle rencontra Mme Sophia pour la première fois. Son père l’avait emmenée au Grand Rex pour la sortie de son dernier film. Il aimait lui-même beaucoup cette actrice. Il voyait en elle une Maryline florentine, une femme glamour, dont il était secrètement un peu amoureux. Mme Sophia avait le premier rôle dans Le vent cinglant des souvenirs. Elle jouait une veuve sicilienne qui, un an après la mort de son époux, victime d’une crise cardiaque dans le lit de sa maîtresse, partait à la reconquête de son premier amour. Pour se venger des hommes, la belle Katrina décida de séduire celui qu’elle avait quitté, Silvio, un pêcheur ténébreux sans scrupules qui se vantait d’avoir possédé toutes les femmes du village.

À la sortie du cinéma, Lucie ne trouvait pas ses mots pour parler du film. Elle tenait la main de son père en repensant aux images qui avaient défilé tout à l’heure sur la toile. Elle se repassait la scène finale, l’apothéose du film : Katrina, le personnage de Mme Sophia, étranglant dans son sommeil le vaniteux Silvio. Le cadre se resserre sur le visage impassible de l’actrice, son expression surprend, elle garde la mâchoire serrée mais ses traits sont détendus. Ses mains, comme un étau, se ferment sur le cou de celui qu’elle avait feint d’aimer toute la nuit, puis, soudain, elle se redresse en direction de la caméra. Silvio a trépassé. Les yeux de Mme Sophia ! Rien ne se lit dans le regard de Katrina, pas de haine, aucune peur, pas l’ombre d’un doute. La vengeance appliquée avec sang froid. On a l’impression qu’elle ne jouait pas la scène, plutôt qu’elle revivait un moment vécu. Cela faisait tellement vrai.

Ce soir-là en se couchant, Lucie se perdit un moment dans des dessins sinueux au plafond de sa chambre. La pluie tombait dehors et contre les vitres de la fenêtre. Le clair de lune au travers des carreaux renvoyait dans la pièce une lumière zébrée. Des formes étranges grimpaient le long des murs et couraient au-dessus de Lucie. Comme sous l’emprise d’une persistance rétinienne extraordinaire, elle vit apparaître bientôt la chevelure en crinière de son actrice fétiche. Une image de Gorgone en noir et blanc. Rien d’inquiétant, juste un mirage vraisemblable et familier. Ce fut sa dernière image, le sommeil ensuite l’emporta.

En classe de Terminale, Lucie découvrit les métiers de l’image. Parmi les invités au salon des professionnels organisé dans son lycée, il y avait deux techniciens du cinéma : un cadreur et un directeur de la photographie. Lucie n’avait jamais vraiment réfléchi à la question de son orientation. Elle aimait les sciences, se débrouillait assez bien en langues mais son choix n’était pas arrêté. Lucie resta un moment à consulter les plaquettes disposées sur la table. Elle posa quelques questions au cadreur puis au chef opérateur : leur parcours, leur rôle au sein de l’équipe de tournage, leur rencontre mémorable. Le directeur de la photographie, sans vraiment réaliser l’importance de ce qu’il allait dire, lui glissa que son meilleur souvenir avait été le tournage d’un film italien, réalisé fin 1999 en toscane avec la célèbre Mme Sophia : Le Vent cinglant des souvenirs.

Cette déclaration allait changer la vie de Lucie.

Lorsque la jeune fille entendit le nom de son idole, elle mesura aussitôt  la portée de ses décisions à venir. Dès le lendemain Lucie prit rendez-vous avec la conseillère d’orientation, convertit ses parents au bien fondé de ses vœux et travailla au mieux pour s’assurer en fin d’année une place à l’École Nationale Supérieure du Cinéma. Le concours d’entrée ne résista pas à la détermination de Lucie qui décrocha la troisième place. 

La première année à l’école se déroula sans encombre, la jeune étudiante passa avec succès tous ses examens. Ses professeurs l’estimaient déjà beaucoup. Lucie faisait non seulement preuve d’application mais elle savait se montrer aussi très audacieuse. Lors de son premier stage en prise de vue, malgré son manque de compétences,  elle s’était notamment proposé pour remplacer, au pied levé, le 2ème assistant qui s’était blessé la veille en tombant sur un projeteur. La curiosité de Lucie pour les techniques de prise de vue lui valut le concours de ses aînées. Max Wagner, un élève de dernière année promit à un brillant avenir par ses pairs, la prit sous son aile. Le soir, à la fin des cours, Lucie et lui restaient dans le studio de l’école. Max lui détaillait le matériel du chef opérateur : optiques de prise de vue, pellicules, projecteurs, réflecteurs, filtres, il lui révéla quelques trucs pour l’éclairage des décors, lui apprit l’art du cadrage. Max fit de Lucie en un an une élève aussi douée que lui. Il était comme Merlin qui enseignait à Viviane. Lucie pour autant ne fit jamais de fausses promesses à Max, il n’y avait entre eux aucun malentendu. Il était le meilleur élève de l’école, rien d’autre, surtout pas un futur amant. Elle voulait parvenir à ses fins, devenir chef opérateur, un point c’est tout. Pour le reste, elle aurait bien le temps de s’en soucier plus tard, une fois son objectif atteint.

L’année suivante fut un peu plus laborieuse. Lucie fournit beaucoup d’efforts pour se hisser au niveau des meilleurs en image numérique. L’informatique n’avait jamais été sa tasse de thé mais elle redoubla de sérieux et de ténacité. Max était parti alors elle devait se motiver toute seule. Elle s’inscrivit même à des cours sur internet. Sur un forum elle rencontra un drôle de type, qui se prétendait technicien étalonneur pour une chaîne internationale. Le gars semblait assez bizarre mais il acceptait de lui donner un coup de pouce en échange de quelques photos de charme. Lucie se débrouilla pour glaner quelques tirages auprès de copines d’école pas trop farouches. Irrégulièrement, l’internaute l’aidait à distance à manipuler le logiciel dédié pour l’harmonisation des images. Lucie sut vite naviguer parmi les possibilités du logiciel. Elle comprit comment régler le contraste d’un plan, la saturation, la définition. Chaque échange de photos avec l’amateur de petites culottes la faisait progresser un peu plus sur la voie de la maîtrise, bientôt l’étalonnage numérique n’eut plus de secret pour elle.

Lucie finit par atteindre l’ultime marche avant le succès. Elle rentra en dernière année, plus jeune élève de sa promo. Pour les vingt ans de l’école, le directeur organisa un événement unique en invitant une célébrité du cinéma à devenir parrain de la promotion 2010. Les rumeurs coururent longtemps, certains assuraient la venue de Jacques Audiard, d’autres prétendait sûre l’arrivée de Lelouch. Finalement, c’est Claude Chabrol qui accepta d’être le parrain des élèves de dernière année. La fête organisée pour sa nomination en tant que tel fut l’occasion d’un grand buffet mais aussi d’un émouvant discours. Le très estimé réalisateur évoqua ses souvenirs de jeunesse, ses déboires, ses succès ; il dessina le portrait d’un grand cinéaste imaginaire qu’il n’osa pas par pudeur incarner en public. Ses derniers mots, destinés aux futurs professionnels du cinéma, sonnaient de bon sens et d’encouragements sincères.

Pour les étudiants, l’année se diviserait en deux semestres. Pendant les six premiers mois, les élèves devaient constituer une équipe de tournage, chaque élève représentant sa spécialité au sein du groupe. Lucie fut convoitée par les trois groupes. Elle se décida pour le moins attendu, car il n’était pas question pour elle d’obéir aux ordres d’un élève plus ambitieux qu’elle ou d’un autre trop charismatique. Ainsi fut elle chef opérateur de l’équipe 3 et, de fait, meneuse de groupe.

Chaque équipe avait six mois pour réaliser un projet de film. Scénario, story-board, décors, casting, bande son, quelques bouts d’essais aussi histoire d’avoir un aperçu concret du film et du savoir-faire des techniciens. Enzo, le scénariste de l’équipe 3, pour rendre hommage à leur parrain, voulait partir d’un film de Chabrol. Il proposa aux autres élèves de faire un remake de La fille coupée en deux. Il pouvait avoir accès à une copie de l’originale et connaissait par cœur l’histoire. Lucie bien sûr avait déjà vu ce film, elle l’aimait même beaucoup. De toute façon, en tant que future directrice de la photographie, comment ne pas jubiler par avance des opportunités techniques à envisager pour exacerber le personnage de Gabrielle. Elle gardait à l’esprit les nombreux plans rapprochés du film, des gros plans mêmes, les couleurs et le maquillage, des lumières et certains jeux de reflets. Lucie profita de sa renommée pour défendre le projet du scénariste auprès des élèves de l’équipe. L’idée fit vite l’unanimité, ce qui permit au groupe de se mettre au travail rapidement. En deux mois le scénario et le story-board furent à peu près achevés. L’histoire originale n’était pas trop bousculée. L’originalité résidait surtout dans la distribution des rôles.

Pendant le troisième mois l’équipe détermina le plateau. Par commodité, la plupart des scènes seraient filmées en intérieur, dans l’appartement du décorateur. Il avait un loft immense et en plus tout un tas d’accessoires, des panneaux mobiles, des montagnes de tissus et des meubles en tout genre. La nouvelle version de La fille coupée en deux tournerait de toute façon au huis clos, histoire de faire un parallèle entre l’espace réduit du jeu et l’esprit de Gabrielle prise au piège. Le scénariste avait décidé que Paul et Charles seraient joués par le même personnage. Un pari risqué ; cela s’accordait, bien en tout cas, avec les moyens limités de l’équipe. Les bons apprentis acteurs ne courent pas les rues. Par chance, le perchiste du groupe connaissait un mec bien qui jouerait le jeu sans problème. Le garçon serait selon lui capable d’enchaîner non seulement les scènes, d’épouser le personnage de Magimel et celui de Berléand, mais d’avoir au besoin la barbe en une nuit ou des cheveux plus longs. Le scénariste et Lucie, dans leur version, misaient bien sûr énormément sur le personnage de Gabrielle, son jeu, ses regards, ses mots, voilà ce qui orienterait le spectateur et lui permettrait de comprendre face à qui elle se trouve. Elle aime Charles, l’écrivain, ne veut pas de Paul, et cela doit se lire avant tout dans son regard. La petite amie d’Enzo, qui étudiait au cours Florent, collerait parfaitement au personnage. Elle était exactement le portrait rajeuni d’Isabelle Huppert. Lucie, comme Enzo, restait également persuadée que Chabrol aurait préféré Isabelle Huppert pour son film mais il est vrai que son visage aurait exprimé trop de maturité pour le rôle. Gabrielle devait dégager de la candeur, une forme de détermination en marche mais aussi un de la naïveté, de l’innocence, ce que Ludivine Sagnier servait effectivement à merveille dans le film de Chabrol. Le travail de Lucie représenta une lourde tâche mais le projet lui paraissait tellement excitant qu’elle ne vit pas les heures passer à ciseler ses images.

Le mois de Janvier approchait, l’équipe 2 se vantait d’avoir un projet génial. D’après l’équipe 1, dont les membres était très amis avec Enzo et Lucie, l’équipe 2 préparait une version burlesque du Parrain de Coppola. Un ou deux indiscrets avaient feuilleté le scénario mais rien de ne les avait vraiment marqué. Lucie, avec l’art de répondre à côté des questions qu’on lui posait réussit à garder secret leur projet de remake jusqu’au jour de la présentation.

Le matin du jour J la tension était palpable dans l’école. Il faut dire que l’enjeu n’était pas négligeable. Le meilleur projet obtiendrait tout d’abord le soutien financier de l’école pour la réalisation du film, d’autre part, Chabrol s’engageait à faire venir un de ses acteurs pour le rôle principal. Lucie n’ignorait pas que le réalisateur pourrait lui servir Isabelle Huppert sur un plateau. Ce n’était pas Mme Sophia à ses yeux mais tout de même, Isabelle Huppert, pour un chef opérateur, ce n’est pas n’importe quel regard.

L’équipe 2 finissait de passer ses bouts d’essais. Effectivement, Le Parrain en avait pris un coup. L’idée originale plut à une bonne partie du jury. Chabrol lui-même félicita le groupe pour leur « culot ». Enzo et Lucie reconnurent que l’acteur qu’ils avaient déniché était étonnant. Eux-mêmes avaient ri plus d’une fois en voyant ce Corleone farceur feignant de tirer sur ses rivaux avec de gros concombres. Une scène d’intérieur dans la maison de famille avait été particulièrement réussie. Le décor sentait l’Italie et là aussi la dégustation de penne rigate par ce Vito époustouflant valait son pesant d’or. Toutefois, l’équipe de Lucie ne désespérait pas de remporter le match car, après tout, le projet de leur concurrent révélait surtout l’excellent jeu d’un acteur, pas tant la maîtrise des techniciens. La bande son n’avait rien d’extraordinaire, un léger larsen s’était fait malheureusement entendre, les dialogues finalement avaient été relégués au second plan, quant au travail de l’image, pour l’œil affûté de Lucie, ça ne tenait pas la route.

Le tour de l’équipe 3 vint. Le story board glissa tranquillement sur la table du jury, Claude Chabrol s’attarda de longues minutes sur le projet très ambitieux ainsi que le directeur de l’école. Le parrain de la promotion fronça plusieurs fois les sourcils, ce qui inquiéta Lucie qui s’en aperçut. Pendant la projection des essais tournés en intérieur aucun professeur de l’école ne broncha, tous regardaient en silence. M.Chabrol ne quitta pas l’écran, ses yeux restaient fixaient sur la toile même pendant le blanc entre les bouts. Le jury n’ajouta rien à la fin de la séance et quitta les lieux pour délibérer à l’extérieur de la salle. Enzo, Lucie et toute l’équipe angoissait. Lucie repensa à Max, aux cours du soir, à l’internaute pervers. Elle se demanda si le choix du noir et blanc pour le remake allait convaincre le jury. Elle se repassa la scène du tête-à-tête entre Charles Saint-Denis et Gabrielle après leur ébat dans la garçonnière de l’écrivain, elle mesurait la distance leur regard, redessinait ses plans, évaluait le contraste. Elle avait tant travaillé pour cette scène. Elle y avait mis tout son coeur et davantage. Au fond d’elle une phrase de son père résonna :

« Quand on voit autant de feu dans les prunelles d’une femme, on sait que c’est une grande actrice ». C’est ce qu’il lui avait dit à la sortie d’un film,  qu’il l’avait emmené voir lorsqu’elle avait quinze ans.

Le jury s’assit de nouveau et invita les trois équipes d’élèves à se lever pour la lecture de leur délibération. Le directeur de l’école prit la parole, mais il fut long à venir au fait. Les élèves n’échappèrent pas à son sempiternel discours sur la nécessité d’aimer le cinéma pour faire du cinéma, il replaça quelques noms de grands techniciens, saupoudra le tout de trois aphorismes piqués aux Cahiers du Cinéma et céda enfin au verdict. « Nous avons, par vote à l’unanimité, décidé de récompenser le remake de La fille coupée en deux. »

Claude Chabrol, en tant que parrain de la promotion obtint le micro pour commenter la décision du jury. Il déclara que, rarement dans sa vie de réalisateur, il n’avait eu la sensation de deviner la carrière d’un étudiant. Pourtant, ajouta-t-il, le travail de photographie de l’équipe récompensée lui laissait envisager à coup sûr la réussite professionnelle du chef opérateur. Il invita Lucie à le rejoindre et lui proposa, devant ses professeurs et les autres élèves, de l’engager en tant que directrice de la photographie pour son prochain film.

L’annonce, qui surprit Lucie mais aussi le directeur de l’école, fut suivie d’un tonnerre d’applaudissement.

Voilà comment, à vingt-cinq ans, Lucie se retrouve sur le tournage du dernier film de Claude Chabrol : Entre toi et moi. C’est le premier matin de tournage, alors elle doit prendre son courage à deux mains pour aller saluer ses partenaires. Elle ne connaît encore personne dans le milieu, alors comme une filleule protégée elle est conduite par son parrain pour faire la tournée de l’équipe. Tout le monde à l’air sympa et plutôt bienveillant à son égard. Elle est jeune mais les choix du réalisateur ne sont jamais discutés, tous font confiance au grand Claude.

On annonce l’arrivée des acteurs après le déjeuner. Lucie a encore un peu de temps pour relire le scénario, elle n’a pas été informée du casting, seulement a-t-elle entendue parler d’une grosse pointure pour le rôle féminin.  Le second assistant la prévient que les deux rôles sont là, il lui sourit en faisant plein de signes mais Lucie n’en déduit rien pour autant.

Lucie se lève, elle quitte sa loge pour rejoindre l’équipe. Soudain, la jeune chef op. sent ses jambes se ramollir, elle pourrait très bien se laisser tomber en avant ou partir à la renverse. Mme Sophia lui tend la main pour la saluer. M.Chabrol lui présente le premier rôle féminin et approche aimablement l’actrice pour lui vanter le talent de sa nouvelle recrue. Lucie a reprit ses esprits mais le choc qui l’a traversée ne la quitte pas. Lucie prend le temps de regarder dans les yeux son idole qui, intriguée, la regarde aussi attentivement. Lucie ne retrouve pas les amandes du chat. Son père avait tort. La magie du cinéma ! L’image de Katrina s’évapore. Lucie vient de comprendre que le feu des prunelles était artificiel.

 

D. M. 25/09/2010

 

 

 

 

 

 

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